jobidon4e couverture:

La route des petits matins s’inspire du parcours initiatique d’un réfugié de culture sino-vietnamienne après la chute de Saigon. Entre autres personnages, on y trouve maître Wou, un maître de thé dont les enseignements sont illustrés de proverbes et de dictons qui puisent à une sagesse immémoriale très inspirante pour notre époque agitée.

Tout au long du récit, le narrateur conserve pour le héros et sa culture une pudeur chargée de tendresse amoureuse. Le texte, empreint d’émotion et de poésie, utilise des tournures qui s’apparentent à la structure fleurie des langues asiatiques et donnent aux phrases une musicalité envoûtante.

Écrite comme une longue lettre d’amour, La route des petits matins salue le courage, la solidarité, la détermination et la faculté d’adaptation des réfugiés, d’abord pour fuir leur pays, puis pour s’intégrer à une culture et à un climat diamétralement opposés à ce qu’il ont auparavant connu.

Ce court roman poétique est un long hymne d’amour et de respect de l’auteur-narrateur pour ce jeune exilé sino-vietnamien qui a tout quitté dans l’espoir d’une vie meilleure. Jobidon nous raconte en toute pudeur cette fuite vers Fleedom (freedom), la liberté, l’Eldorado. La longue et difficile préparation à ce dangereux périple, un parcours semé d’embûches, qui ne sera pas de tout repos. Jobidon a construit son récit comme un long poème dont on déguste chaque ligne, une œuvre lyrique dans un style tout en retenue. Un seul petit point négatif, l’utilisation de la 2e personne du singulier, j’ai eu un peu de difficulté à m’y faire au début, mais la poésie a fait son œuvre et j’ai été conquise! Une mention spéciale à la couverture de ce roman tellement à-propos, le héron prenant son envol, magnifique!

Un roman dont on aurait envie de souligner tous les passages!

9.5/10

Extraits:

« Dans la salle de bal déchue, assis sur un coussin de chintz, avide, tu dégustes ce que le maître te sert : la calligraphie chinoise que vous appelez l’écriture, l’anglais, le mandarin, délaissé depuis l’école. Un thé neuf pour chaque dimanche. Tu en pratiques les langueurs fruitées, les arômes subtils de bois, de fleurs, d’amandes. En toi, le temps s’infuse dans le chant du thé : cette prière, cette révolte de l’eau qui transmet aux feuilles éclatées la mémoire de leur vie dans le ciel flou, les pieds au plus profond de la terre.

Le maître dose ses paroles comme ses silences. Il sait répondre lorsqu’il le faut, se taire quand les questions méritent la réponse dont la vie seule connaît la réponse. […] Entre deux lampées d’ambre clair, tu bois ses paroles, goûtes ses silences de cristal. » p. 34

« Un nuage, tout rond, abrille la lune pâle qui traîne au lit, boulevard du ciel. » p. 89

« Un soleil enrhumé. Dans la brume qui s’efface, les mouches à feu font leur ballet d’étoiles. À l’ourlet de leurs jupes vertes, les arbres sacrés tracent la ligne du vent. Le jour grimpe. Les grillons, les grenouilles, les oiseaux, les singes fous choralent l’air du matin dans un long crescendo de lumière. Le soleil plane, effleure à peine la face mauve de l’eau qui s’exhale en fumerolles anémique. Gavées de moustiques, les buses rousses se mirent en plein vol au miroir calme de l’eau que parcourent de légers frissons. » p. 92

La route des petits matins, Gilles Jobidon, vlb éditeur, 2003, 137p.

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Katell m'a donné envie de lire ce roman. Merci!

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